Le fantôme du jumeau perdu

Libération des mémoires généalogiques. Ameyo MALM ParisjpgEn temps normal, l’histoire, racontée sur le site Buzzfeed, pourrait n’être que la mise au jour d’un banal cocufiage. Elle commence ainsi : Monsieur et Madame X (ils ont voulu rester anonymes) sont américains et ont un fils, né en juin 2014.

Or l’on s’aperçoit que ce dernier est du groupe sanguin AB alors que ses parents sont tous les deux du groupe A. Un test de paternité effectué à partir de cellules de Monsieur X récoltées à l’intérieur de sa joue confirme qu’il n’est pas le père. La conclusion la plus élémentaire conduit à penser qu’à moins qu’il y ait eu un improbable échange d’enfant à la maternité sur le mode La vie est un long fleuve tranquille, Madame X a trompé son mari avec un monsieur qui a fourni le B au bébé. Et l’histoire, pas très palpitante au bout du compte, s’arrête ici.

En réalité, dans ce cas particulier, elle ne fait que commencer. Parce que Madame X n’a pas trompé son mari et que, pour cette grossesse, ils ont eu recours à une fécondation in vitro (FIV).
La première réaction logique, qui est celle de ce couple, consiste à se dire que la clinique où la FIV a été pratiquée a interverti les éprouvettes de sperme et malencontreusement fait rencontrer à l’ovule de Madame X un spermatozoïde qu’il n’aurait jamais dû croiser sur sa route. Le couple prend un avocat et un second test de paternité est fait, dont le résultat est analogue à celui du premier. Cependant, la clinique écartant catégoriquement la possibilité d’une erreur de manipulation, Monsieur et Madame X entrent en contact avec Barry Starr, généticien à l’université Stanford (Californie) et co-animateur du site « Understanding Genetics » (Comprendre la génétique). Celui-ci leur conseille de faire pratiquer un test un peu plus approfondi, un test généalogique.

Les résultats sont à tomber par terre. Si on les croit, Monsieur X n’est pas le père de cet enfant… mais son oncle ! Pour n’importe qui, c’est à n’y rien comprendre. Pour un généticien, c’est la solution qui s’allume et elle a pour nom chimérisme. Référence à la chimère de la mythologie grecque qui faisait, en un animal monstrueux, se mélanger un lion, une chèvre et un serpent, le chimérisme désigne un organisme dans lequel cohabitent deux lignées génétiques. Un organisme porteur de deux génomes. Monsieur X est une chimère, sans que personne ne s’en soit jamais aperçu auparavant.

Voici ce qui s’est très probablement passé : dans le ventre de sa mère, Monsieur X avait un faux jumeau – porteur, dans son groupe sanguin, du fameux B dont tout est parti. Ce second embryon n’a pas survécu mais certaines de ses cellules ont été absorbées, assimilées par l’organisme de ce qui allait devenir Monsieur X, lequel a par la suite fabriqué des cellules porteuses des gènes de ce frère jumeau qui n’est jamais né. Monsieur X est donc bien le père de son enfant, en ce sens qu’il a produit le spermatozoïde qui a fécondé l’ovule, mais il ne l’est pas complètement en ce sens qu’il ne lui a pas transmis le matériel génétique qui le constitue principalement. Dans environ 10 % des spermatozoïdes que Monsieur X fabrique, c’est l’ADN de son « frère » qui s’exprime.

Si l’on veut glisser un soupçon supplémentaire de sensationnel dans cette histoire qui l’est déjà, on peut résumer l’affaire en écrivant que, d’une certaine façon, le petit garçon né en 2014 est le fils d’un fantôme…

Le cas de Monsieur X est exceptionnel mais pas unique. En 2002, une étude publiée dans le New England Journal of Medicine racontait l’histoire d’une femme de 52 ans atteinte d’une grave maladie rénale. On testa donc son entourage pour savoir s’il existait des donneurs compatibles. Pour découvrir que deux des trois fils auxquels elle avait donné le jour n’étaient, sur le plan génétique du moins, pas les siens, mais ceux d’une sœur jumelle elle aussi fantôme. Barry Starr et ses collègues soulignent que, dans le cas de Monsieur X, c’est la première fois que le chimérisme est découvert après avoir trompé un test de paternité. Ces chercheurs se demandent si, en raison de la multiplication des procréations médicalement assistées (PMA), où plusieurs embryons sont souvent transférés dans l’utérus des femmes qui y ont recours, on ne risque pas de multiplier également les cas de chimérisme ainsi que les faux résultats aux tests génétiques pourtant censés être infaillibles…

Source : Pierre Barthélémy